Mots de So! Tome 5

snow

Dimanche. Onze heures. Dehors, un épais duvet blanc recouvre les arbres et le bitume. Les oiseaux sautillent sur ce glaçage étincelant, à l’affût de vivres, notamment de la succulente limace gelée.

Un pavillon. A l’intérieur, la fine pellicule de poussière qui vernit le mobilier Ikea se retrouve momentanément illuminée par un rayon de soleil égaré – le décor d’un conte de fée dans lequel le prince charmant se serait installé en Laponie et devenu pêcheur de baleines à la suite d’une panne de GPS.

Dans le lit sommeille toujours la princesse, autant prisonnière de sa fatigue que de ses quinze couvertures. Clunchée à son sommier par des tissages d’origine animale, rien ne semble pouvoir perturber sa quiétude dominicale. Réussir à se libérer de son enveloppe textile n’exigerait rien de moins qu’ une parfaite maîtrise des arts combinés du Qi Gong et de l’haltérophilie…haltérophilie…

…haltérophilie…

-…haltérophilie…Bon, tu n’as pas bientôt fini de me tourner autour ?
-Qu’ est-ce que tu fais?
-Arrête de mâchouiller tes cheveux. C’est dégoûtant. Tu sais bien que ça a le don de m’agacer !
-J’aime hydrater ma capillarité à coup de glaire. Qu’ est-ce que tu fais?
-Pose ce livre, ça n’est pas un jouet.
-Tiens donc…
-Ce livre est une arme, une arme grâce à laquelle chaque jour nous vainquons un peu plus la bêtise. Je dis « nous » au sens large. Ne te sens surtout pas concerné.
-Je reviens donc à ma question initiale : qu’ est-ce que tu fais?
-Ça semble évident : je rédige une didascalie.
-Elle déborde un peu ta didascalie. Tu t’es prise pour Proust? Tu veux que j’aille te chercher des madeleines ?
-C’est ça, moque toi. Mais sache que ces premières lignes sont essentielles…Je dois créer une ambiance, distiller une certaine atmosphère…
-Tu as distillé bien autre chose, si tu veux mon avis. Tu carbures à quoi exactement ?
-Au lieu de faire le clown, va plutôt étudier pour ton QCM sur les hétérodynes. C’est ça, cours ! Elles finiront bien par te rattraper, tes hétérodynes barbares…Si tu pensais que j’avais oublié, tu avais tort.

***

Je n’oublie rien. Je n’ai jamais tort.

Enfin seule.

Regarde donc cette page. Quel palimpseste. Des ratures partout. Des pattes de mouche. J’adore cette expression. Quelle délicieuse manière de tourner ce joyeux bordel qui règne sur ma page. Une symphonie confiée aux membres inférieurs d’insectes. Cela expliquerait ce bourdonnement que j’entends sans cesse. Non, ça c’est le radiateur. On parle du syndrome de la page blanche. Et la page pattes de mouche alors ? Cette page tellement noircie d’idées qu’ elle en devient illisible, son message impénétrable. Si seulement je pouvais la tenir à la lumière comme une roche d’obsidienne et lire à travers. Retrouver un semblant d’essence littéraire en filigrane. Au lieu de ça, je me retrouve hypnotisée par les poissons de mon rideau de douches. C’est vrai qu’ ils sont diablement efficaces. Avec les ondulations de la matière, on dirait qu’ ils ont la gueule ouverte. Ou qu’ ils nagent, la queue frétillante. Du pur génie. Le poisson est quand même sur-représenté dans le monde du design. Je n’ai pas souvenir d’avoir un jour hésité entre des serviettes de bain ‘araignée de mer’ et ’monotrème’, par exemple. Petit monotrème, tu ne seras jamais dans les lookbooks des directrices artistiques, jamais calife à la place du calife.

Le monde est décidément injuste. J’aurais dû être poète, écrire des quatrains en alexandrins :

Cristallin’ mais mortelle dans son nappage
La blanche neige caresse ton branchage
Ta chair brûlante de ses ardeurs sauvages
Rougit puis succombe à son charme carnassier.

***

Réussir à se libérer de son enveloppe textile n’exigerait rien de moins qu’ une parfaite maîtrise des arts combinés du Qi Gong et de l’haltérophilie.

Dans l’immeuble en face, un asile. Un homme, convaincu de sa santé mentale, tente, en vain de juguler l’inconfort de sa barbe de trois jours en massant sa joue contre les capitons de sa cellule. Il ne porte pourtant pas de camisole de force. Sur son front, le mot SWAG, tatoué en Franklin Gothic Bold.

C’est le jour du marché. Les sacs en plastique, rose, vert, diaphanes virevoltent, humides…Les poissonniers, au regard moins vifs que ceux de leurs produits profitent de la torpeur ambiante pour proposer des mets que l’on a guère l’habitude de retrouver ailleurs que dans l’estomac d’un poisson rouge peu gourmet.

Dimanche. Onze heures dix. Dehors, un épais duvet blanc recouvre les arbres et le bitume. Mais pas pour longtemps. Une boule de feu se dirige vers la terre. Dans 72 heures, tout aura changé.

© Soraya Nigita 2013

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J’espère que ce cinquième tome vous a plu!

Plus sur les mots de So! ici:

Les Mots de So! Tome 5 – Les Mots

Les Mots de So! Tomes 1, 2 et 3

Et encore plus de fiction ici:

http://rainbowrice.wordpress.com/category/fiction/

Une pensée sur “Mots de So! Tome 5

  • janvier 20, 2013 à 4:17
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    Bravo!!!! Mission accomplie. Sinon, est-ce que le mec avec le mot Swag sur le front c’est Birdman de YMCMB? xo

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