Mots de So ! Tome 6

Voilà bientôt trois heures qu’Alceste faisait les cent pas devant cette maudite porte. Elle le toisait, avec sa teinte mi-figue, mi-raisin. Il effectuait de temps à autre un petit bond en direction du carreau de verre guingois qui y trônait maladroitement telle une étoile de sapin posé par un enfant en proie à cette agitation nerveuse qui précède la bacchanale hivernale.

Et pour cause, une frénésie similaire s’était emparée de l’artisan en charge de ce chantier dix ans auparavant; un certain Jean, qui, en pleine opération, avait appris son triomphe au PMU. Fixant, fébrile, son dernier carreau, Jean rêvait déjà des îles et du nid douillet qu’il y occuperait avec son chat, ses trois chinchillas et sa tortue Mitsy, barbotant dans un jacuzzi bouillonnant de lait de coco et sirotant des mai de toutes les tailles. Une dernière couche d’enduit et hop ! La fin d’une histoire…

Mais l’ami Alceste, lui, essuyait à peine les plâtres de sa nouvelle vie. Dans quelques minutes ou secondes même, il allait enfin découvrir le fruit de ses entrailles, un grand jour pour ce fils de maraîcher depuis cinq générations.

Difficile en l’observant de s’imaginer qu’il eût pu enceinter sa promise. Tout dégingandé qu’il était, ses bras semblaient disputer un marathon perpétuel avec ses jambes, un moustique sans le mordant et encore moins le piquant. Lui même n’y crût pas lorsqu’elle lui annonça la nouvelle. Les mots de sa douce Laetitia, saupoudrés de ce profond râle tabagique qu’il affectionnait tant, résonnaient encore dans les soucoupes en porcelaine d’échine qui lui servaient d’oreilles :

– Al, j’attends de toi !

– Oui ? Allo ! Qu’attends-tu de moi, ma précieuse gousse de vanille ?

– Rien. Mais j’attends de toi. Et justement, ta gousse, ben elle va pas tarder à éclater, tiens.

 -Tu me déroutes et tu m’intrigues, ma pomme d’amour. Inutile de faire ta timide. Entre nous, tu peux tout me demander…tu le sais…

-J’te demande rien, espèce de vieille asperge racornie ! J’te le dis. J’attends de toi.

– …

– Fais pas cette tête de merlu congestionné. La gousse attends un gosse de toi.

– !!!!

– Respire. On dirait une tomate cœur de bœuf en pleine tachycardie.

– Mais, mais, mais…quand ce miracle de la nature va-t-il avoir le plaisir d’ensoleiller notre existence ?

– Semaine pro normalement ! Tu me passes le chiffon steuplait.

– Côooomment ?! La semaine prochaine ? Mais comment cela est-il possible ? Pourquoi me le dis-tu que maintenant ?

– T’avais pas remarqué que j’avais un peu pris ?

– Mais tu es toujours belle comme une brioche dorée à point, ma mie…Comment aurais-je pu le deviner ?

– Ché pas, mais c’est la semaine pro donc prépare un truc…un coin pour le mettre.

– C’est un garçon ?

– Ou une fille…tu verras bien à la sortie.

– Ou une fille ?! Quelle chance ! Si je m’y attendais…Mais il faut que je prévienne mes parents !

– Ouais, ben quand t’auras fini les conciliabules, tu penseras à me passer le torchon.

– Oui bien sûr mon potiron enchanté. Mieux encore, je vole à ton secours, ma fleur de courgette !

– J’veux bien…penche-toi par là : on dirait qu’un truc fuit depuis tout à l’heure.

– Effectivement, mais il semblerait – si je puis me permettre –que tu sois le truc en question, prunelle de mes yeux, ma sublime aubergine ô violine.

– Arrête tes violons ! De quoi tu m’ causes ?

– L’origine de la fuite…

– Ouais ?

– Le liquide qui t’élude depuis quelques instants semble être en provenance de…toi, ma baie de cassis.

– Noooon !?

– Et pourtant si, ma petite nashi de Chiba !

– Quand tu auras fini de lister tous les fruits de terre-plein, tu pourrais t’activer. Le cassis va cassos à l’hosto et fissa ! J’ai dû éjecter la flotte, bordel. J’aurais jamais le temps de finir la lessive à c’train là. Pfff. Faites des gosses qu’ils disaient…ça à intérêt à être déductible…Et qui va chercher la tradi pour le dîner…

Et c’est ainsi qu’ayant perdu les eaux, bravant côtes et dénivelés, coquillages et crustacés, Laetitia vogua, plus légère de quelques bons décilitres, vers le centre hospitalier le moins éloigné, c’est-à-dire le plus proche, en compagnie du toujours confus et incontestablement inconfondible Alceste.

Derrière cette porte, ni-figue, ni-raisin, une splendide petite Clémentine vît le jour, pile à temps pour la saison, parole de maraîcher. Et soyez prévenus : tout comme sa maman, elle ne fera pas de quartier. Telle mère, tel fruit.

 

Les mots: inconfondible, dénivelés, terre-plein, conciliabulescongestionné, dégingandé, enceinter.

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