Victor & Mildred – Les Mots de So! 3

Il tourne la page de son magazine d’une main, s’ausculte la tête de l’autre.

Il frotte sa citrouille de panse à travers un polo dont la maille lilas perd de son teint à vue d’œil, comme un caméléon qui serait tombé dans une marmite de javelle quand il était petit.

Fixant son gros orteil d’un air inquisiteur,  il s’apprête à faire part de sa pensée du soir de la manière habituelle,  en beuglant dans la direction générale de la salle de bain.

« On ne m’ôtera pas de la tête qu’il a une forte connotation phallique ce poster. »

« Mm, si tu le dis », répond, dubitative, la salle de bain.

« Mais enfin, tu ne trouves pas ? Cette navette spatiale…dressée…telle… »

Il scrute une boule de cire auriculaire, un haruspice en quête d’augure.

« C’est quand même une affiche pour le centre aérospatial national. Tu aurais sans doute  préféré des tranches de pastèque»,  s’insurge poliment la salle de bain.

La porte de celle-ci s’entrouvre, exhalant une nuée de vapeur parfumée.

Mildred émerge, rose tant en fragrance qu’en couleur.

Elle imagine des rangées de navettes, leurs coques argentées  suantes, luisant sur les étales du marche de Rungis et manque d’avaler une des épingles  qu’elle héberge précairement au coin des lèvres en attendant de s’attaquer à la pièce montée que constitue son chignon.  C’est une coiffure quelque peu démodée, certes, mais qui réussit encore à intimider les petites jeunettes qui font régulièrement des apparitions au bureau- ces filles aux airs bourgeoisement pouilleux avec leur  Amazonie de mèches faussement folles.

« Quand tu auras fini de jouer au Tetris avec tes bigoudis, hein, c’est l’heure des infos. »

Il peut parler. Il cultive les nouvelles tous les soirs, mais a, inéluctablement, les circuits en jachère le lendemain au réveil.

Elle active le bouton de la bouilloire et presse une moitié de citron dans un verre. Il paraît que ça nettoie le système, que le concentré de jus acide désincruste ces vilains dépôts graisseux qui mettent en alerte le tableau de bord de l’organisme. Si une petite pigiste l’a trouvé sur Internet et en a fait un dossier spécial dans Confitures et Compotes Actuelles, ça ne peut être que vrai.

En attendant, elle adosse sa carrure rondelette contre le cadre de la porte et fixe la partie luisante au sommet du beau crâne dégarni de sa tendre moitié.

Même de dos, de mémoire, elle devine les altérations de sa physionomie. Le corps tendu tel un jack russell pressentant la livraison à domicile d’une juteuse cuisse de facteur, l’expression moite et pendante d’un bovin immortalisé à jamais au creux d’une stalactite.

Madame. Monsieur. Bonsoir.

« Chuuuuut ! Ca commence ! », siffle– t- il,  brassant mollement l’air comme si le souffle généré suffirait à  expédier sa mie aux confins de la commode la plus proche.

Elle touille tranquillement son jus de citron, laissant résonner sa cuillère sur les bords de la tasse stratégiquement : juste assez pour que cela n’ait pas l’air intentionnel, mais suffisamment pour percer le silence  précédant le premier reportage et sa bande son de casseroles en pagaille.

Prix de la betterave à la hausse, prix du baril à la hausse, prix du tabac à la hausse, prix du pain à la hausse, prix de l’électricité à la hausse, prix du gaz à la hausse, prix du rhododendron à la hausse, prix de l’os à la baisse.

LE GRAND DOSSIER DE CE SOIR :

Ce soir, le hamster d’Amné, ennemi public numéro un des crèches et des sous-bois, passera la nuit derrière les barreaux.

Cela faisait plusieurs mois qu’hommes, femmes et enfants désertaient les plaines verdoyantes, parcs, champs, jardins, et autres espaces bucoliques, d’ordinaire synonymes de plaisir et détente, par peur de faire sa malheureuse rencontre au détour d’un buisson.

Tout débute le 8 juillet, un mercredi après-midi comme les autres.

Retour sur les lieux du drame.

Le petit Callan, 6 mois, somnole dans son landau aux alentours du Jardin Botanique. Les témoins de la scène rapporteront que c’est alors qu’on rongeur surgit d’un plant de choux pourpres. Il s’empresse ensuite de bondir sur le nourrisson et le mord jusqu’à ce le banc voisin se plaigne des cris.

Grièvement blessé et hospitalisé in extremis à la Pitié, l’enfant disparaît mystérieusement du service de réanimation où il était pris en charge depuis l’attaque.

Chef  d’Interpol, Marcel Jones : « Une alerte lancée au niveau international nous a conduit à la Supersize Belt. »

C’est en effet vers la capitale transatlantique de la restauration rapide que convergeront MI6, Interpol, CIA, ACME, V8.

Chef Jones: « Grâce à la mise en œuvre d’équipement à la pointe de la technologie, notamment Google Maps, et des séances de brainstorming intenses, effectuées allongés tête-bêche dans le lobby du Hilton, nous avons réussi à localiser l’enfant au creux d’un cratère de comète. »

Miraculeusement en vie, l’enfant ne présente aucune trace, ni physique, ni psychologique, de son périple.

La mère du petit Callan, en revanche, souffrirait de dépression post-traumatique, un état jugé normal par les spécialistes au vu des épreuves qu’elle a dû surmonter. Plus inquiétant serait son refus de reconnaître comme sien l’enfant retrouvé au Kansas, dont l’ADN a pourtant été confirmé.

Les autorités cherchent à présent à contacter le père ou la famille du jeune survivant. Pour toute information susceptible de les assister dans cette démarche, veuillez composer le 1300-SOS-CALLAN.

Callan et sa mère ne sont que deux des nombreuses victimes du hamster fou. Les autorités estiment à plus de 300 les cas enfants, âges entre 3 mois et 7 ans mutilés par le mystérieux mammifère.

Horace le Hamster Vorace, comme l’a surnommé la presse, a enfin été appréhendé hier soir, dans un champ de maïs radioactif, par des Martiens militants anti-OGM alter-universalistes.

(Concerto pour casseroles bis)

A suivre, la météo…Un nuage de météorites à prévoir sur Neptune dans la nuit, Fabrice ?

Effectivement Françoise, 3 876 météorites devraient s’abattre sur le sol Neptunien entre 21h30 et 21h32, causant le décès prématuré de 453 897 Neptuniennes et Neptuniens. Les secours ont été dépêchés sur plablablablablablablablabla.

Il ne reste plus que quelques miettes de pulpes au fond de la tasse, miettes qu’elle tente d’attraper avec des ongles qu’elle n’a, hélas, plus. « De plus en plus précises leurs prévisions, dis donc. »

Il lampe sa chicorée, la mort dans l’âme.  « Tous les jours, c’est pareil : pluie toxique, chômage, mutants psychotiques, guerre des mondes. »

« Mais non, souviens-toi hier, ce charmant sujet sur ces tortues karatekas. »

« Tu confonds avec le dessin animé, Poupette. »

Elle grince des dents. Elle aurait du laisser ce grizzly le dépecer lors de leur partie de camping improvisée au Groenland. Poupette. Fourbe. Elle serait chef du service de cytologie pathologique à l’heure qu’il est. Et dire qu’elle lui a consacré les meilleures années de sa…

« Il reste du café, Poupette ? »

« Grrrrrr. L’équivalent d’une tasse, oui. Mais il est probablement glacé maintenant, chéri. » …comme ma réponse, chéri.

Il lui lance un regard noir qui, heureusement, n’est pas chargé. S’il l’avait été, la balistique aurait eu à  faire un petit crochet par chez eux avant d’aller examiner l’imminent gruyère Neptunien.

L’atmosphère est volatile.

Il temporise. Apres tout, elle l’a sauvé des griffes de ce grizzly lors de leur partie de camping improvisée au Groenland.

« Tu sais bien que je m’en occuperait moi-même, mais mon magnétron est en panne, et ma cire auriculaire indique que mes niveaux d’alimentations sont bas. Tu peux te charger du café ma mie ? »

Il manie le roucoulement à merveille. Elle n’est pas dupe. Nonobstant, elle décide de céder.

Elle entrouvre son peignoir, et dévisse la paroi en titane qui renferme l’unité de cuisson micro-ondine abdominale à usage personnel.  C’est bien connu, les cyborgs femelles ont une espérance de vie plus importante que les mâles de simulation humaine.

« Il a bon dos ton ventre…Tu le veux bouillant ? Trente secondes, ou… ? »

« Vingt-sept. Et puis tu pourrais te charger des restes aussi, pendant que tu y es ? »


© Soraya Nigita, 2009.

2 pensées sur “Victor & Mildred – Les Mots de So! 3

  • novembre 16, 2009 à 3:53
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    AYÉ j’ai enfin eu le temps de le lire !!! 🙂
    ahah et comme toujours j’adore !!! Merci pour ces superbes histoires ! 😉

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